TEMOIGNAGE D’ARMENIE

Erevan, le 10 décembre 2025

Lorsque je suis arrivé en Arménie, je n’imaginais pas que ce pays allait toucher des zones si profondes de mon cœur. Je venais pour servir comme prêtre catholique français d’origine arménienne. Mais, très vite, j’ai compris que le Seigneur voulait surtout m’enseigner quelque chose sur l’unité — non pas l’unité en général, mais mon rapport à l’unité, ce que j’étais prêt à vivre, à accueillir, à laisser transformer.

L’unité, ici, a commencé par un sentiment de décalage : j’étais un Arménien de la diaspora, différent, porteur d’une tradition qui n’était pas celle de la majorité. Et pourtant, c’est au cœur de ce décalage que j’ai entendu un appel intérieur : « Assieds-toi. Écoute. Laisse-toi aimer. » Alors j’ai appris à regarder.

J’ai regardé les prêtres apostoliques, leur simplicité, leur fidélité, leur manière de porter leur peuple comme on porte une croix et une bénédiction.    J’ai regardé les familles qui m’accueillent sans même se poser la question de mon Église : pour elles, je suis un prêtre, un frère, un homme de Dieu.

J’ai regardé les enfants des sœurs missionnaires de la Charité qui prient sans savoir que nous sommes divisés, qui chantent devant le Christ sans aucune idée de nos distinctions. Et c’est peut-être eux qui m’ont le plus bouleversé.

Peu à peu, quelque chose a changé en moi. J’ai senti mes frontières intérieures s’assouplir. J’ai cessé d’attendre que l’unité vienne « de l’extérieur ». J’ai commencé à la chercher dans mon propre cœur. L’unité est devenue pour moi un lieu très intime :

  • le lieu où je me laisse toucher par la beauté d’une divine liturgie qui n’est pas la mienne ;
  • le lieu où je reçois la parole d’un prêtre apostolique ou d’un pasteur évangélique comme un frère me parle ;
  • le lieu où je découvre que Dieu m’attend là où je ne pensais pas le trouver.

Et je crois que c’est cela qui m’a le plus marqué : l’unité n’est pas quelque chose que je fais, mais quelque chose que je laisse Dieu faire en moi.

Il y a eu des moments très simples, mais qui ont compté : un repas partagé où j’ai senti une vraie affection naître ; une prière silencieuse dans un monastère où j’ai perçu une familiarité nouvelle ; le récit d’une famille marquée par l’histoire du génocide et, tout à coup, ce sentiment intérieur : « Nous marchons dans la même direction. »

Ces expériences ont été comme des petites fissures dans mes habitudes, dans mes catégories. Elles ont laissé passer une lumière nouvelle. L’unité, ici, m’a rendu plus vulnérable… mais aussi plus vrai.

Aujourd’hui, quand je prie pour l’unité des chrétiens, je ne pense pas à un objectif lointain. Je pense à des noms, à des visages, à des amitiés nées là où je n’attendais rien. Et je comprends que l’unité, avant d’être un rêve d’Église, est une conversion personnelle : apprendre à aimer autrement, à recevoir autrement, à me laisser déplacer.

L’Arménie m’a appris que l’unité commence dans le secret du cœur, là où Dieu murmure : « Laisse-toi rejoindre. Laisse-toi unir. » Et chaque jour, je découvre que ce murmure est plus fort que toutes les divisions du monde.

Père Athanase Markarian

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