Ez 37, 12-14 / Ps 129 / Rm 8, 8-11
Jn 11, 1-45
L’évangile de ce dimanche, on pourrait le résumer par un mot: provocation.
Provocation de Jésus envers les grands prêtres et les pharisiens, provocation de Jésus envers Marthe.
En ressuscitant Lazare, Jésus pousse chacun jusqu’au bout, l’amène à révéler ce qui l’anime vraiment: les premiers prennent la décision de le tuer, la seconde confesse sa foi en la vie plus forte que la mort. Le signe est si fort qu’il ne laisse personne indifférent: chacun choisit son camp.
Car la résurrection de Lazare est un point de bascule: désormais, la fracture est consommée entre ceux qui croient parce qu’ils ont vu Lazare ressuscité et ceux qui prennent peur parce qu’ils ont entendu parler de Jésus et des signes qu’il accomplit, qui attirent les foules. La résurrection de Lazare, serait-ce le miracle de trop?
Car, dès ce moment-là, l’étau se resserre sur Jésus, les événements se précipitent.
Avertis, les grands prêtres et les pharisiens prennent peur: c’en est trop, il faut arrêter et mettre à mort ce Jésus qui attire les foules au risque d’irriter les Romains et de déclencher une vague de violence à l’égard des Juifs.
«A partir de ce jour-là, ils décidèrent de le tuer», nous dit saint Jean. Et à partir de ce jour-là, Jésus «ne se déplaçait plus ouvertement parmi les Juifs».
Bientôt il sera arrêté, jugé, condamné, puis crucifié; et, le troisième jour, il ressuscitera. Ainsi, la résurrection de Lazare préfigure-t-elle la Résurrection du Christ et, dans son sillage, notre propre résurrection.
Ce Jésus de Nazareth, il est bien étrange, quand même. Il est l’ami de Lazare, oui, mais quand on lui annonce que celui-ci est malade, il ne s’empresse pas de se rendre auprès de lui – «Quand il apprit que celui-ci était malade, il demeura deux jours encore à l’endroit où il se trouvait», écrit saint Jean dans l’évangile de ce jour.
Pourtant Jésus, arrivé près du tombeau de Lazare, est «saisi d’émotion», «bouleversé», il pleure.
Cela veut dire qu’il n’est pas insensible au malheur de Marthe et de Marie, et à notre propre malheur, à ce qui nous touche, ce qui nous interroge, ce qui nous dépasse: la souffrance, le mal, la mort.
Sur les lèvres de Marthe, partie à la rencontre de Jésus, il y a un reproche, pourtant: «Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort». C’est une réaction normale, humaine.
Marthe est inquiète, angoissée et impuissante devant la mort de son frère.
Elle est aussi désemparée devant un Jésus qui la surprend parce qu’il ne correspond pas à ses attentes.
Ne sommes-nous pas, nous aussi, devant la mort d’un proche, d’un père, d’une mère, d’un frère, d’une sœur, d’un ami, prompts à accuser Dieu: «Pendant l’épreuve et à l’heure de la mort, Seigneur, où étais-tu? Que faisais-tu? Pourquoi n’as-tu pas agi alors qu’il était encore temps?».
Mais après avoir adressé des reproches à Jésus, Marthe lui dit cette parole qui témoigne de sa foi: «Mais maintenant encore, je le sais, tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera».
Marthe sait que Jésus est capable d’accomplir des miracles, de ressusciter Lazare… mais au dernier jour. Ainsi, en Marthe, se côtoient le désespoir et l’espérance, le doute et la foi: ils ne
sont jamais loin l’un de l’autre.
Nous aussi, qui sommes croyants, nous savons cela: après notre mort, Dieu nous ressuscitera et nous prendra avec lui dans son Royaume.
Mais lorsque le malheur frappe à notre porte ici et maintenant, il nous est autrement plus difficile d’y croire: «Je crois, oui, mais…». Comme Marthe, nous vivons jour après jour entre
le désespoir et l’espérance.
Pour rassurer Marthe, que fait Jésus? Il entre en dialogue avec elle. Un dialogue étonnant qui va amener Marthe à poser cet acte de foi: «Oui Seigneur, je le crois: tu es le Christ, le Fils de Dieu, tu es celui qui vient dans le monde».
Ecoutez bien: non plus «Je sais», mais: «Je crois». Non plus la leçon apprise au catéchisme, mais la confession de foi: Jésus est, ici et maintenant, la vie plus forte que toutes nos morts, la vie qui ouvre nos tombeaux.
Marthe fait un saut dans la foi. Nous aussi nous y sommes conviés. Il nous faut pour cela quitter nos certitudes, nous laisser déplacer pour reconnaître l’action de Dieu dans notre vie.
Jésus ne se contente pas de paroles, de l’acte de foi de Marthe, il passe à l’action, il met en œuvre la puissance de vie qui l’habite en ressuscitant Lazare. Et ceci devant témoins «afin qu’ils croient que c’est toi qui m’as envoyé», écrit saint Jean, et afin que nous croyions, nous aussi.
La résurrection de Lazare est la réponse à l’acte de foi de Marthe et à notre acte de foi.
Lazare sort du tombeau vivant, et c’est là l’œuvre de Dieu. Mais, et vous l’avez peut-être entendu, c’est à nous d’enlever la pierre, c’est à nous de le délier. Jésus n’agit pas seul: il ressuscite, mais il veut avoir besoin de nous pour libérer tous les Lazare du monde.
«Viens dehors!», dit-il à Lazare. Il nous le dit à nous aujourd’hui lorsque nous sommes paralysés par nos bandelettes: dégage-toi de tes étroitesses, de tes peurs, de ta culpabilité!
Sors de tes habitudes mortifères, de ton confort! Imagine une vie nouvelle avec tes sœurs et tes frères en famille, au travail, en paroisse!
«Je vais ouvrir vos tombeaux et vous en ferai remonter», nous disait le prophète Ezéchiel dans la première lecture. Je vais vous délier et vous mettre debout.
La résurrection de Lazare est à la fois une manifestation, un signe et une préfiguration.
Elle manifeste la puissance de Dieu, sa victoire sur la mort.
Elle est un signe que Jésus donne à ses disciples pour les préparer à sa résurrection.
Enfin, la résurrection de Lazare préfigure notre propre résurrection: nous aussi, nous ressusciterons, pour une vie en plénitude.
A nous, dès aujourd’hui, de choisir notre camp: celui du doute ou celui de la foi, celui de la mort ou celui de la vie.
Geneviève de Simone-Cornet
