«Notre tradition ?» – Troisième dimanche de Pâques

«Notre tradition ?» – Troisième dimanche de Pâques

Ac 2, 14.22b-33 / Ps 15 / 1 P 1, 17-21
Lc 24, 13-35

Comme beaucoup d’entre vous, j’habite loin de chez mes parents. J’ai donc pour habitude de monter à Paris tous les 3 mois pour visiter mon papa. J’y vais seule, c’est plus simple, et je laisse sur Genève mari et enfants. Peu à peu, j’ai pris comme habitude de rapporter de ce voyage une petite boite de macarons Ladurée. C’est pratique, il y a une boutique au sein de la gare de Lyon, pas loin du quai de départ du train pour Genève.
Récemment, par flemme ou par radinerie ou parce que je me suis rendue compte qu’il existait aussi à Genève des magasins Ladurée, je suis rentrée les mains vides. Ma fille ainée m’a apostrophée. Mais où sont les macarons ? Je lui explique, plutôt droite dans mes bottes. Elle me répond alors : Maman, je suis déçue, je pensais que c’était notre petite tradition…
Notre tradition.

Sa réflexion m’a étonnée. Est-ce bien une tradition de rapporter des macarons à chaque voyage en Région Parisienne ? J’avais une autre idée de la tradition. Celle des réunions familiales, de l’anniversaire de mariage… A Genève, c’est l’éclosion de la première feuille du marronnier officiel qui annonce l’arrivée du printemps… Vous-même, à quelle tradition personnelle pouvez-vous penser, là, maintenant ?
Et puis, je me suis souvenue de quand j’étais petite, il y a donc… plus de 45 ans, mon père faisait des voyages réguliers à Copenhague au Danemark. Il nous rapportait à chaque fois des grosses plaques de Toblerone, ce qui fait que pendant longtemps j’ai cru que le Toblerone était danois.
Ce geste répété, identique, représentait un fil rouge. Celui de son attention pour nous ses enfants, où qu’il soit… et qui s’est terminé avec l’arrêt de ses déplacements.

Tradition vient du latin traditio ce qui signifie « acte de transmettre », qui lui-même vient du verbe tradere « livrer, transmettre ».
Alors ce geste, cette attention à ceux qu’on aime même quand on est loin, je l’ai répété à mon tour.
Ou comment une petite attention, un geste qui se répète devient une tradition… 
Ou alors n’est-ce qu’une habitude, un pli qui serait pris comme un autre ? Quelle est la différence entre tradition et habitude ?
Une habitude serait un geste machinal, personnel, répété sans vraiment réfléchir. On parle souvent de la « force de l’habitude ».
Au contraire, la tradition est souvent vue comme un signe de repère ou d’attachement dans une famille ou une communauté. Une tradition n’existe pas en dehors d’un terreau, d’une histoire. On hérite d’une tradition comme d’un héritage.

Et puis la plupart du temps, on ne vit pas une tradition seule car une tradition signifie aussi une mise en relation.
Il y a aussi une volonté de la faire perdurer. Certaines traditions apparaissent, disparaissent ou se transforment.

Dernièrement au CFA du Grand Saconnex, j’avais pris l’habitude de rencontrer deux jeunes femmes d’Afrique sub-saharienne pour échanger. A la fin de nos échanges, nous avions pris l’habitude d’ouvrir la Bible, de choisir un psaume, de le commenter avant de réciter un notre père ensemble et de nous séparer. Nous avions appelé ce moment de partage biblique notre « tradition ». Aujourd’hui, ces deux femmes ne sont plus au Grand Saconnex mais à Lausanne. L’une d’elle va être renvoyée en France, l’autre dans son pays d’origine. Cette tradition va sans doute se perdre… ou chacune d’entre nous va la faire perdurer au grès des partages, là où elle va se trouver. Elle sera notre tradition personnelle de partage.

Alors quel est le lien avec notre texte d’aujourd’hui ?

Saint Paul dans la lettre qui est lue évoque Jésus le Nazaréen qui accomplissait des miracles, des prodiges et des signes. Dans ce texte très connu des pèlerins d’Emmaüs, saint Luc nous raconte comment les deux disciples ont reconnu Jésus par un signe justement. Non pas par ses paroles pleines de sagesse mais par sa manière de rompre le pain. Car Jésus a effectué à plusieurs reprises ce geste de rompre le pain devant des foules ou devant des fidèles. Ainsi, lors de la multiplication des pains, il est écrit notamment dans Marc 6 :41 qu’il prit les cinq pains et les deux poissons et, levant les yeux vers le ciel, il rendit grâces. Puis, il rompit les pains, et les donna aux disciples, afin qu’ils les distribuent à la foule.

Par la suite, il se fait aussi reconnaître par ce simple geste au bord du lac de Tibériade après sa résurrection, il leur offre de nouveau du pain.
Jésus avait donc comme habitude de rompre le pain devant eux et il se fait reconnaître par ce geste qui leur était familier.

Par la suite, ce geste s’est transmis d’une génération à l’autre. On retrouve ce geste dans les actes des apôtres puisque les communautés se retrouvent pour rompre le pain, fractionner le pain. Nous même nous nous réunissons ce matin pour rompre le pain ensemble. Lorsque le prêtre va rompre le pain tout à l’heure, il va inscrire ce geste dans cette histoire, répéter ce geste qu’effectuait Jésus.

Ce geste est donc devenu la tradition de l’Eglise…

Mais est-elle la mienne ?

Assister à ce geste est-il pour moi une tradition ou simplement une habitude ? Est-ce qu’à la suite des pèlerins d’Emmaüs, mes yeux s’ouvrent et je sens mon cœur se remplir de joie ?

Dans l’élan de Pâques et à la suite des pèlerins d’Emmaüs, nous sommes invités à avoir un cœur en fête, et une langue qui exulte de joie comme le chante le psaume.

A la suite des pèlerins d’Emmaüs, nous sommes invités à reconnaître ce geste qui se répète et qui nous rappelle que Dieu se donne à voir à travers ce pain rompu, A la suite des pèlerins d’Emmaüs, nous sommes invités à vivre cette joie et à transmettre cette tradition bien vivante et non une simple habitude.

Virginie Hours