« Passe derrière moi, Satan! » Vade retro, Satanas ! Ὕπαγε ὀπίσω μου, Σατανᾶ !
Ouf, ça chauffe ! Jésus est très énervé: une minute auparavant, Il loue le travail de Son Père dans le cœur de Pierre qui a déclaré sa foi en un concentré – « Tu es le Messie, le Fils du Dieu Vivant! » – et la minute d’après, il le rabroue très fermement en le traitant de Satan ! Pas rien: on s’est toutes et tous engueulés peut-être une seule fois avec celles et ceux qu’on appelle ami.e.s. Mais de là à les traiter de… sataniques, il y a vraiment une limite que Jésus a franchie. Et surtout que l’Evangéliste n’hésite pas à nous transmettre…
Un Jésus impulsif ? Un Jésus déjà tout r’bouillé avec ce qui l’attend et dont Il tente d’expliquer le fond à ses disciples pour qu’ils s’y préparent un tant soit peu… sans trop comprendre ? En tous les cas, Jésus, Lui, l’Homme parfait car complètement Dieu et complètement homme, démontre que la perfection n’est pas statique comme un bel écusson posé sur un mur, mais vivante: elle implique des hauts et de bas, des mots forts dans les deux sens – reproche et encouragement – et une recherche d’adéquation permanente grâce au regard de Jésus.
Pierre a dû se sentir tout con-con après cela: et peut-être même que son frère André l’a charrié un peu, lui le « roc » ! Le voilà un peu fêlé !
S’il a voulu bien faire, Pierre a révélé que connaître le Christ en profondeur – lui de son vivant et nous comme le Ressuscité – était toujours sujet à croissance variable. Mais ce qui a permis à Jésus de s’énerver – je suis fan du Jésus qui gueule un coup, personnellement ! –, c’est la vérité de Pierre: sous (bon) prétexte de l’épargner, Lui, du mal annoncé – ce que tout ami ferait, non ? –, Jésus ne veut pas que son réflexe de protection empêche ou dévoie le but de cette marche vers Jérusalem: renoncer à soi, porter sa croix et Le suivre…
Dans l’Eglise des premiers temps, « renoncer à soi » signifiait renoncer à sa vision de la société, de la famille, de la religion, de ses traditions, de ce qui avait construit son identité – pour les gens libres – ou ce qui avait été imposé depuis la naissance – esclaves, être femme, enfant, mais aussi étranger. Or, dans la nouvelle famille de Jésus – qui écoute Sa parole et la met en pratique –, ce renoncement ouvre des portes immenses sur la fraternité sans frontières. Ce qui demande du temps, évidemment.
« Porter sa croix » signifiait pour elles et eux, de vivre la souffrance, les difficultés, les moqueries, les drames d’une vie, les maltraitances de toutes sortes, avec…l’espérance que tout ce qui nous fait ressembler au Christ – et pas seulement d’avoir confié à ses suiveuses et suiveurs le pouvoir de lier ou délier, de bénir, de soigner, de ressusciter, même ! – t’en rapproche, t’y configure, te fait devenir plus Lui, plus Toi, dans un mystérieux échange complice jusque dans l’adversité…
« Le suivre » signifiait alors se rappeler sans cesse quel phare regarder dans la tempête, quel pays escompté dans l’errance, quel Dieu invoquer dans la tourmente: Jésus-Christ et aucun autre. J’écris: « signifiait », mais « signifie » aujourd’hui pour nous, non ?
