Unité 2026 – Troisième dimanche du Temps Ordinaire

Unité 2026 – Troisième dimanche du Temps Ordinaire

Mt 4, 1-10

Frères et sœurs ! C’est ainsi que pendant très longtemps, on débutait chez nous les sermons du dimanche. Si l’expression est devenue désuète, vidée de sa substance à force d’être répétée mécaniquement, je la choisis aujourd’hui, d’abord pour rappeler en cette fin de semaine de prière pour l’unité des chrétiens que la fraternité en Jésus-Christ n’est pas une option à bien plaire – elle fait partie du cœur du message chrétien. Et puis aussi, en raison du passage de l’évangile de ce jour Jésus choisit des frères pour l’accompagner dans sa mission. Et ce n’est pas tout à fait anecdotique si on se souvient, que jusqu’ici, dans les Ecritures, les histoires entre frères se terminaient toujours mal. Caïn et Abel : premiers frère premier meurtre. Jalousies, rivalités, disputes, entre Jacob et Esaü, Joseph, laissé à demi-mort par ses frères, toute l’histoire biblique nous raconte combien il est difficile de s’aimer entre frères – et sœurs.

Et là, au commencement de l’Evangile Jésus appelle des frères qui vont par paire, « il vit deux frères Simon appelé Pierre et son frère André » pourquoi répète-t-il qu’ils sont frères ? Et il recommence quelques pas plus loin en voyant « deux autres frères, Jacques fils de Zébédée et son frère Jean » pourquoi une telle insistance ? Si ce n’est peut-être pour dire qu’une page se tourne et qu’avec lui, en lui, la fraternité est le socle, le commencement et la fin de son message. Ils s’entendent et ils l’entendent et les voici qui, sur un mot de lui, quittent leur barque, laissent tomber leurs filets et partent à sa suite.

Pourquoi ? Mystère. Nous n’en saurons rien, pas plus que les raisons profondes qui nous ont mené ici ce matin, frères et sœurs, ou les raisons profondes qui nous ont poussé, Thierry et moi, à nous inscrire dans cette longue lignée de disciples. Pour Thierry, la tentative d’assassinat sur Jean-Paul II fut la sirène, le déclencheur de l’appel ; Moi, je suis issu d’une famille protestante très pieuse, au sens le plus noble du terme, et le jour où j’ai cherché à comprendre, c’est moi qui ai été pris, sans y avoir rien compris. Et puis un jour, au siècle dernier, Thierry le catho genevois et moi le protestant français, nous nous sommes rencontrés, pas sur les rives du lac de Galilée mais sur les rives du lac Léman et nous avons tout de suite compris que nous étions frères. C’est comme ça. On ne cherche pas des frères, on les reçoit, que ce soient nos frères et nos sœurs de sang ou nos frères et nos sœurs de cœur. J’ajoute que si ma famille avait été catholique et la famille de Thierry protestante, j’aurais été aujourd’hui en blanc et lui en noir. Parce que, comme êtres humains nous sommes tous les deux fidèles à nos racines, à notre culture à notre milieu familial.

Alors, qui suivons-nous, tous ensemble, vous et nous ? Nous suivons quelqu’un dont la première parole qu’il nous adresse sont au cœur de l’évangile de ce jour : « Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche. » « Convertissez-vous ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Il n’y a pas de « à quoi » ni de « à qui ». « Convertissez-vous », ça ne peut donc pas vouloir dire : « Adhère à mon credo, à mon catéchisme ! » Jésus n’a encore rien dit. Il n’a pas prononcé une seule parole. « Convertissez-vous », on ne peut pas le comprendre comme on le comprend après 2000 de christianisme ; il faut donc le comprendre pour ce qu’il signifiait au temps où il a été prononcé par Jésus et prendre le mot grec au pied de la lettre : meta noia : « va au-delà de ce que tu penses ! » « N’en reste pas à ce que tu sais déjà ». La métaphysique, c’est ce qui est au-delà de la physique, la métanoïa ce qui est au-delà de la pensée. Va plus loin. N’en reste pas là où tu en es. Certaines de nos bibles traduisent : « Changez » !

Et donc, avant d’appeler les disciples physiquement à sa suite, Jésus les appelle spirituellement à ne pas rester là où ils en sont. A avancer. A faire un pas de plus. Si vous faites du ski de randonnée, vous savez aussi très bien ce que c’est, une conversion. Et suivant le degré de la pente, le verglas, c’est un processus qui peut être délicat, surtout pour les apprentis, mais si tu veux monter plus haut, si tu veux aller plus loin, tu n’as pas le choix. Il faut faire une conversion, changer radicalement de direction, et comment faire si ce n’est en te tournant en te retournant, exactement comme Marie de Magdala devant le tombeau de Jésus, qui doit se retourner pour découvrir que celui qu’elle croyait mort, est vivant.

Pour aller plus loin, pour ne pas en rester là où nous en sommes, pour ne pas s’arrêter à ce que nous sommes, il faut donc apprendre à nous tourner et quand on se tourne, qu’est-ce qu’on découvre ? On ne découvre pas un quoi mais un qui, qu’il y a quelqu’un à côté de soi ; on découvre qu’il y a de l’autre dans ma vie ; qu’il y a des autres. Et se tourner les uns vers les autres, c’est peut-être la plus belle et la plus sûre manière de s’approcher du Royaume de Dieu. Ou de le rendre tout proche. Quand mon lointain se fait prochain, quand l’étranger devient l’ami et mon voisin mon frère, ma sœur en humanité. Ça c’est la pêche. Ça c’est la pêche miraculeuse à laquelle Jésus-Christ nous appelle. Elle se fait avec la patience, la confiance et la persévérance du pécheur à la ligne mais sans appât, sans hameçon et surtout, sans filet. Ce n’est pas pour tirer à soi, c’est pour sortir hors de soi, pour ne pas rester dans nos cases, nos casas, nos casiers. C’est ce qui nous change dans le sens le plus noble du terme. C’est ce qui nous fait grandir, ce qui nous élève et je peux dire aujourd’hui combien la fraternité de Thierry n’a pas fait de moi un catholique ni de lui un protestant mais combien elle m’a, en ce qui me concerne, fait grandir, en humanité. N’est-ce pas cela, le Royaume ?

Emmanuel Rolland, pasteur